Au volant de son camion poussiéreux, Charles Soulier se dirige vers les pistes de terre qui serpentent autour du village. Sans détour, le discours clair et parfois incisif, il raconte sans tabou l’histoire familiale et les origines d’une richesse qu’il porte en lui : un bon sens paysan qui l’éloigne radicalement des pratiques dites conventionnelles.

C’est bien clair : dans son champ d’oliviers où il vient de planter des pieds de vignes – une expérience qui permettra de vérifier ou non les bienfaits de la polyculture -, c’est un peu comme si plusieurs planètes existaient. Lui et son frère Guillaume ont opté pour redonner la parole à la nature. Ici, à Saint-Hilaire d’Ozilhan, l’est du Gard qui chatouille les rives du Rhône, les deux vignerons se voient avant tout comme des accompagnateurs de vignes. Charles Soulier l’avoue sans gêne : « Tout ce qu’on fait, c’est aussi pour en faire le moins possible ! » Paradoxe ? Pas tant que ça.

« En 2015, nous rachetons à notre père 5 hectares
sur les 35 mis en liquidation. »

Les frères Soulier, la bonne trentaine, sont en réalité nés en 2015. Année de création d’un domaine, d’une histoire surtout, qui en quelques années, a conquis un large public. Le père, vigneron dans le même village, a fait faillite quelques années plus tôt. Les deux héritiers, qui ont presque tout fait pour ne pas épouser une profession agricole, se sentent un peu rattraper par le déclin du domaine familial. « À un moment, on a quand même eu envie de ne pas laisser tout partir. C’était notre histoire. Nous rachetons à notre père 5 hectares sur les 35 mis en liquidation. Il fallait se refaire confiance. »

Charles Soulier.

De l’expérience paternelle, ils ne reprennent quasiment que les terres. Le reste, questions pratiques et matériels agricoles, alterne entre spontanéité, réflexion, évidence avec aussi une dose de savoir-faire acquis grâce à leurs formations, master viti-oeno pour l’un, paysagiste pour l’autre. Le maître Pfifferling, comme toute une bande de copains-vignerons de la nouvelle génération, ne sont pas très loin non plus pour échanger des avis parfois précieux…

Cinq ans après leurs débuts, les frères Soulier assument pleinement leurs démarches, qui peut en heurter quelques-uns. « Nous avons des brebis et une jument sur les terres, on ne travaille plus le sol, on le recouvre. On essaie d’accumuler, grâce aux animaux, des matières organiques sur le sol qui viennent l’enrichir. L’idée, c’est que la plante se débrouille toute seule. » Charles se baisse et d’une main assurée soulève un lopin de terre “extra vivant”. La preuve par les faits.

Au moment de la plantation, le processus est aussi limpide : « Si, au bout de deux ans, la plante n’a pas résisté, on laisse tomber. » En cave, ils ont opté pour les pratiques où la main de l’homme intervient le moins possible, où la grappe ne subit aucune agression et où la chimie n’a pas sa place. Leur crédo : des vinifications par gravité, des macérations en grappe entière. Dans leur cour, ils ont remis en marche un vieux pressoir datant de 1900. Rien de robotisé, tout à la force des muscles. Pas de calendrier en tête non plus. Là encore, ils y vont pas à pas : « On goûte en cuve et on avise. » À vrai dire, ils ne font pas grand-chose comme les autres.

« On nous traite d’Ovnis ? En fait, on a juste remis des bêtes dans les vignes. » 

Actuellement, les frères Soulier ne produisent que des vins rouges. Des cuvées très personnelles, à l’image des Croses, ce rosé à base de mourvèdre passés 12 mois en barrique. Aucun trucage à la réalisation et une énergie fabuleuse dans le verre. La petite dernière du moment, Cartagène, un vin doux issu de syrah, joue à merveille avec le sucre et l’acidité. Les amateurs auront repéré Kayak, créations à six mains avec le voisin, Valentin Vallès, à base de grenache, une cuvée extra fraiche. Pour la petite histoire, alors que la cuvée 2019 était toujours en élevage, celle de 2020 est déjà en bouteille.
Mieux vaut être prévenu : pour chaque création, quantités limitées.

Classés parmi les étoiles montantes des vignerons natures depuis 2018, année où ils connaissent leurs premiers grands succès, les frangins se méfient des étiquettes. Et à vrai dire se foutent pas mal des qu’en dira-t-on. Ça plait ou ça plait pas. Idem pour leurs tarifs, qui avoisinent chez les cavistes la vingtaine d’euros, et plus. Ils veulent réaliser à leurs manières et à leurs façons des vins de campagne. Ici, l’essentiel, c’est le terroir. Le tout, en totale indépendance : « Le domaine n’a pas reçu un seul euro d’argent public, de subventions ou autres », affirme ce jeune paysan alternatif, qui néanmoins, même dans la période actuelle où rien ne tourne rond, semble mettre de l’eau dans son vin. Il s’investit dans l’équipe municipale qu’il vient de rejoindre et nourrit de beaux projets pour son village. Il est aussi moins revendicatif : « Je suis en train de devenir un optimiste résigné, admet-t-il. Tout ce que l’on fait, on le fait pour nous. On ne veut pas s’intoxiquer. C’est vrai que cette génération intellectualise la profession. On nous traite d’Ovnis ? En fait, on a juste remis des bêtes dans les vignes. » 
Agathe Beaudouin

Dans les vignes des Frères Soulier.

Les frères Soulier.
11 rue des Remparts.
30210 Saint-Hilaire-d’Ozilhan