Le Domaine du Petit Saint Jean, à Saint-Laurent d’Aigouze, cache bien son jeu. Car coincée entre la Grande Bleue et l’étang du Scamandre, étirée entre Aigues-Mortes et les Saintes-Maries-de-la-Mer, au milieu d’un paysage de dunes, marais et pinèdes, cette propriété de 100 hectares cultive… des vignes. Expérimental, discret, ce vignoble entend mettre son grain de sel dans l’agriculture de demain.

Entre deux rangées de vignes s’épanouissent herbes et fleurs. Des allées d’arbustes viennent casser le paysage de carte postale qu’offrirait un vignoble ordinaire. Le tout sur un sol sableux bordé de pins majestueux qui n’a rien de comparable avec les galets de la Vallée du Rhône. Ici, sur la vaste propriété de 100 hectares, cinq sont consacrés à la vigne, avec l’envie de mener des expériences, de casser les codes, de diversifier les cultures. De l’agroforesterie à l’usage de cépages singuliers, le Domaine du Petit Saint Jean imagine la viticulture de demain.

Au centre Nicolas Beck, chef de projet au domaine et l’équipe de Tu Veux Tu. Photo G. L.

Il faut bien avouer que ce lieu n’a rien de banal. Il n’est pas le domaine réservé d’un (ou plusieurs) vigneron(s), pas plus qu’il n’appartient à un puissant groupe financier… Et il n’est surtout pas dédié qu’aux vins. Derrière le Domaine du Petit Saint Jean se cache un projet pluriel orchestré par la Tour du Valat, le centre de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes basé en Camargue. Un propriétaire particulier, donc, qui entend conserver la biodiversité de cet écrin naturel exceptionnel, et jusqu’alors préservé, où se retrouvent plus de 350 espèces de plantes et 170 espèces d’oiseaux. Et où depuis 2016 aussi, prennent racines des vignes, mais pas seulement ! La Tour du Valat y développe une ferme agroécologique avec vergers et pâturages.

Un écosystème hors du commun
Ici, un seul credo : observer et respecter l’harmonie environnementale. Le Domaine du Petit Saint Jean développe une agriculture avec “la” nature, largement inspirée des principes de l’agro-écologie. Bio, cela va sans dire ! Mais pas que. Place aussi à la biodiversité végétale, l’agroforesterie, la multiplication des cépages, les économies d’eau… Nicolas Beck, chef de projet, l’explique : « Ici, nous travaillons sur le principe de l’agroforesterie. Il y a des prés-vergers de pistachiers, oliviers, grenadiers, et l’on y fait pâturer des brebis, il y a des haies entre les vignes qui abritent de la biodiversité, des arbres qui apportent de la fraicheur… Des nichoirs ont été installés pour des oiseaux, par exemple pour les chauve-souris qui sont importantes car elles se nourrissent du vers qui ravagent les vignes. Notre démarche, si elle est de produire du vin, est aussi de cumuler de l’expérience, de trouver un équilibre et ensuite de les partager. » 

À terme, cette ferme veut devenir autonome et durable. Des installations permettent d’économiser ou d’optimiser l’énergie (pompe solaire à l’entrée du domaine), le cheval remplace le tracteur, le paillage est composé avec les résidus de broyats et le pastoralisme s’y décline avec des chèvres mais aussi des chevaux, bovins, ovins… Le domaine veut devenir un site pilote, une vitrine des possibles, pour revenir à un modèle d’agriculture paysanne, largement axée sur les circuits-courts.

Retour en cave. Sur ce terroir sableux, Loïc Tendron, chef de projet et son épouse, Anne, qui auparavant ont travaillé dans le vignoble du Valais (Suisse) élaborent des cuvées microscopiques, pour le moment. Le vignoble teste les cépages en milieu naturel humide. Face à la menace du réchauffement climatique, des variétés méridionales et plus résistantes ont été plantées (14 au total) dont le sangiovese italien, le grilo de Sicile (notre coup de coeur!), le tempranillo espagnol, le saperavi de Géorgie, le malbec, un cépage très présent dans le sud-ouest mais aussi au Chili ou en Argentine… Mais aussi des grenaches noirs et gris, plus fréquents dans notre région. Ne disposant pas de chai pour le moment, le travail de vinification se fait en partenariat avec le domaine L’Enclos de la Chance, à Lansargues.

Cinq ans après le début de l’aventure, les cuvées voient le jour avec des blancs à la minéralité surprenante ! Et des vins rouges d’une fraicheur inattendue et un plus complexe mais séduisant Sangiovese. « Nous souhaitons obtenir un système le plus résilient possible », poursuit Nicolas Beck qui inclut dans la boucle les membres de la Tour du Valat et autres bénévoles qui peuvent venir participer aux vendanges manuelles. L’histoire de ces vins ne fait que débuter, mais les premiers essais sont plutôt prometteurs, et l’aventure humaine comme scientifique se révèle passionnante. L’homme qui fonda la Tour du Valat, un protecteur, ambassadeur et amoureux de la Camargue, un certain Luc Hofmann – papa de Maja Hofmann à la tête de la Fondation Luma -, ne serait sans doute pas peu fier de voir qu’en ses terres des vignes prennent vie. 

Agathe Beaudouin
Photos Gilles Lefrancq

Pour découvrir les vins du domaine :
Domaine du Petit Saint Jean.
Tarifs : de 8 à 14 euros (commande sur le site et dans quelques boutiques arlésiennes).