Y aller pas à pas, grappe par grappe, se fier à son environnement et aux éléments naturels, qu’ils soient ses alliés ou deviennent ses pires contraintes. Au cœur des costières-de-nîmes, Édouard Sentex est un vigneron qui agit à sa manière, en suivant ses convictions, son instinct, ses envies, et qui n’hésite pas à sortir des sentiers battus. Des galères, comme tous ses confrères, il en a eues, parfois même il les a cumulées, mais son petit Coin sur terre est toujours debout.

Ce matin-là, jour d’automne légèrement venté, il s’active dans la cave, posée autour de vignes aux feuilles dorées de Vauvert. Les vendanges, manuelles, sont terminées depuis plusieurs semaines maintenant. Il a réalisé ses assemblages, comme par exemple celui de Chelou, son vin blanc, avec chardonnay, chenin et un peu de « chauvignon ! », rigole l’homme.
« C’est une cuvée atypique, avec un assemblage rare, étrange, et comme deux cépages débutent par “che”, on l’a baptisé Chelou! » 

Édouard Sentex, dans la cave. Photos Gilles Lefrancq.

La semaine d’avant, cet artisan viticole aux cheveux bruns en bataille, qui berce souvent sa cave de musique (la playlist est variée), avait aéré et retiré les grosses particules en cuves, une tâche permettant d’épurer les jus. Il défend une démarche la plus douce possible et renie les produits de synthèse. Sa volonté est de faire un vin authentique et sans tricherie. « Je n’ai pas envie de sulfiter. Mon idée, c’est d’agir le moins possible, de ne pas introduire de produits exogènes qui pourraient brutaliser le raisin ou le jus. » 

Et c’est comme ça pour toutes les étapes de son processus viticole. Émotion, Esperanza, Tentation, Intuition, Frappadingue et désormais aussi un pet’nat’, toutes ses cuvées bénéficient de la même attention sans intrant chimique. Avec environ 8 hectares en culture, l’homme est à la tête d’un domaine raisonnable et n’entend pas forcément élargir son territoire. « On fait des vins à échelle humaine », raconte-t-il. Un minimum de mécanique, cela signifie des vendanges manuelles. « Pour nous, les vendanges, c’est un mois avec une équipe de huit hommes quand une machine le ferait en six jours, mais c’est mon choix. » 

Né dans la région bordelaise il y a un peu plus de trente ans, Édouard Sentex a, l’âge de la majorité et des études venu, suivi un tout autre chemin qui n’avait rien d’évident, et qui n’a toujours rien de facile. À plus de 500 km de la Gironde, il s’est exilé direction le sud-est, sur des terres peut être plus accessibles mais non moins complexes. D’abord un diplôme à passer, puis plusieurs années à travailler dans un domaine, Le Scamandre, des expériences à l’étranger, avant de décider, avec Lane, son épouse américaine, de faire le grand saut et de semer les graines de leur domaine il y a cinq ans. Une histoire qui s’enracine, coûte que coûte. Pour concrétiser le projet, le couple fait appel à une campagne de crowdfunding, prend des terres en fermage, compte aussi sur le soutien de sa famille et d’une belle bande d’amis, c’est précieux.

Dès le début, une chose est sûre à Un Coin sur terre : produire en bio oui mais pas seulement. Édouard Sentex met le cap sur une démarche de vins produits le plus naturellement possible, de la vigne jusqu’à l’embouteillage (voire même le transport!). Travail ardu, semé d’embûches. « Mon leitmotiv, c’est que tout débute sur le pied, dans la vigne. Chaque raisin ramassé va jouer un rôle, on les laisse fermenter naturellement, et on voit ce que ça donne. Quand le processus va bien, il n’y a aucun souci, cela donne des vins équilibrés. » Et quand ça tourne mal ? « C’est notre éternel dilemme, confie le vigneron. À quel moment agir et intervenir ? À quel instant opter pour les levures, prendre un virage pour sauver une récolte ? » Terrible choix lorsque se joue le destin d’une cuve. « À un moment, ce qui régit aussi mes décisions, c’est l’argument financier. Il faut être tactique. Je ne peux pas me permettre de mettre en jeu toute mon exploitation. Je dirai que je fais des vins natures de façon pragmatique. C’est avant tout un métier de ressenti. » 

Cette sincérité, le jeune vigneron l’avait un jour confié au public du festival des vins natures Les Quilles de Joie à Souvignargues, devant environ une centaine de personnes réunies. Et face à cet aveu, c’est un autre vigneron qui est venu le réconforter et l’encourager dans sa démarche, un certain Éric Pfiferlling, précurseur des vins natures. « Évidemment, tous les vignerons passent par là. On se pose à chaque instant ces questions. »

Trois ans plus tard, notre bonhomme est toujours aussi humble dans cette période qui n’a franchement rien de réjouissante. Pas facile d’écouler les stocks en plein confinement où les portes des restaurants et bars restent closes. Rien de réconfortant non plus à voir les festivals et salons s’annuler les uns après les autres. Inutile aussi pour le moment de parler ou de programmer Barrik au Mazet, l’événement vitico-festif qu’il organisait chaque année avec la famille Scarlata… En septembre, il a aussi dû annuler ses vendanges festives avec une cinquantaine de volontaires, prêts à découvrir l’univers viticole. Le partage et la transmission font partie des missions qui lui tiennent à cœur.

Edouard Sentex surveille l’évolution de “chelou” dans son verre. Ph GL

Entre deux dégustations, le Gardois d’adoption le reconnaît : « Cette année, je crois que j’ai plus appris que toutes les années précédentes », sourit-il. Loin de s’apitoyer, le jeune papa garde la tête sur les épaules et poursuit sa route, se nourrit de nouvelles idées, envisage un projet d’agroforesterie, et réfléchit, scrute ses cuves, veille… Au compteur, huit cuvées (un rosé, deux blancs, quatre rouges et un pet’nat’ rosé) et Sol’era, uniquement disponible en magnum. Des ovnis si on devait les comparer avec des vins dits conventionnels, mais des cuvées qui transmettent un terroir et une manière de travailler respectueuse de la terre et des hommes. Conscient (reconnaissant même) du « gros travail réalisé par nos prédécesseurs en matière de vins vivants », Édouard Sentex n’a aucun doute sur la voie choisie, aucun regret. Il ne pourrait pas, plus, faire autrement. Du nature sinon rien ! Il vient même d’adhérer à l’association Vin Méthode Nature, le syndicat de défense des vins naturels fondé en 2019, qui labellise des cuvées (Intuition pour Un Coin sur Terre). Il est le premier du Gard à rejoindre ce mouvement qui prône des valeurs (artisanat, transparence, indépendance…) et des principes d’élaboration et de diffusion de ces vins vivants. « Au final, notre idée c’est de faire en sorte que le vin nature soit un vin comme les autres. Mais sa richesse sera toujours que d’une année sur l’autre, ce ne sera jamais le même », dit celui qui aime se laisser surprendre par ses propres cuvées. « J’ai aussi envie de m’amuser, de faire des choses atypiques, car les gens sont curieux. » 

Un Coin sur Terre
Domaine Barbe Caillette
Vauvert
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